En France, les chutes de plain-pied et de hauteur représentent 27 % des accidents du travail reconnus en 2023, et constituent la première cause de décès dans le BTP. Derrière ce chiffre se cache souvent un équipement inadapté, ou absent. Le choix de la chaussure professionnelle n’est pas une question de confort accessoire : c’est une obligation légale, et un levier de prévention concret, qui varie fortement selon le secteur d’activité.
Des normes différentes selon l’environnement de travail
Tout commence par une distinction que beaucoup ignorent : il existe trois familles normatives distinctes, et elles ne sont pas interchangeables. La norme EN ISO 20345 concerne les chaussures professionnelles dites « de sécurité », dotées d’un embout résistant à 200 joules. C’est le standard du BTP, de l’industrie et de la logistique. La norme EN ISO 20346 prévoit un embout à 100 joules pour des risques plus modérés. La EN ISO 20347, elle, s’applique aux chaussures de travail sans embout : c’est celle qui régit la cuisine et le milieu hospitalier, où le risque de chute d’objet lourd est faible mais où d’autres dangers sont bien présents.
Sur un chantier, le marquage minimal requis est généralement S1P, qui combine embout rigide, antistatisme et semelle anti-perforation. En extérieur humide ou boueux, le S3 SRC devient la référence. Mais attention : un embout lourd ou une semelle trop rigide peut décourager le port effectif de l’EPI. Surprotéger n’est pas sans risque non plus. Pour les chantiers très exposés à l’eau ou à la boue, des bottes S4 ou S5 (polymère moulé, imperméables) prennent le relais.
La résistance au glissement mérite une attention particulière. Le marquage SRC, qui combine deux tests (sol céramique avec détergent, sol acier avec glycérine), représente le niveau le plus élevé et s’impose dans tous les environnements humides ou graisseux. Depuis la mise à jour EN ISO 20345:2022, le test SRA est intégré aux exigences de base, ce qui fait évoluer les marquages disponibles sur le marché. Les anciens marquages coexistent encore avec les nouveaux : un point à vérifier au moment de l’achat.
Cuisine et hôpital : des contraintes bien spécifiques
En cuisine professionnelle, le cadre réglementaire est précis. L’arrêté du 25 février 2019 impose une tenue de travail adaptée au personnel, et le plan HACCP intègre les chaussures dans le protocole d’hygiène. La norme DIN 10524 classe les cuisines en zone de risque 3 (produits non emballés, périssables), ce qui renforce les exigences vestimentaires. En pratique, la chaussure idéale pour une brigade doit afficher un marquage SRC, présenter une tige fermée (les sabots ouverts exposent aux projections d’huile bouillante), résister aux produits de nettoyage et offrir un confort thermique suffisant dans des environnements souvent surchauffés.
À l’hôpital, la problématique est différente. Un infirmier parcourt en moyenne 4 à 5 km par poste, et près de 70 % des soignants déclarent avoir souffert de douleurs aux pieds ou au bas du dos liées à leur activité (données issues d’une source marchande, à considérer comme un ordre de grandeur). La norme EN ISO 20347 s’applique ici, toujours avec un marquage SRC. Mais les critères de sélection portent surtout sur le confort : semelle intérieure ergonomique, légèreté, respirabilité, facilité de décontamination et résistance aux produits désinfectants. Certains modèles intègrent des certifications antibactériennes ou Oeko-Tex, un critère qui prend de l’importance dans les appels d’offres hospitaliers.
Les obligations de l’employeur, souvent sous-estimées
L’article R.4321-4 du Code du travail est clair : lorsque les risques ne peuvent être supprimés par des mesures collectives, l’employeur est tenu de fournir gratuitement des EPI adaptés. Il doit aussi les entretenir et les remplacer à l’usure (art. R.4323-95), même si aucun texte ne fixe de durée légale de vie pour une chaussure de sécurité. Depuis 2026, les contrôles de l’inspection du travail se sont renforcés, avec une obligation de traçabilité documentée : fourniture, entretien et remplacement doivent être consignés, sous peine de sanctions.
Le choix d’un équipement adapté reste, en dernier ressort, une décision qui doit s’appuyer sur le Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels : c’est lui qui fixe les priorités, poste par poste.


